(… suite de Part 1 et fin)
Une nature moins agressive
Chez Givaudan également, les contraintes réglementaires ou environnementales ont fait évoluer les techniques d’extraction, et apporté des pistes créatives intéressant les parfumeurs-créateurs. Notamment avec une distillation des matières premières rendues moins agressives, permettant ainsi d’obtenir, par exemple pour les huiles essentielles, des qualités plus proches de la nature. Ou de nouvelles huiles essentielles, comme celle de bourgeons de cassis (pour l’instant extraite par solvants volatils, mais Floral Concept la propose au CO2), ou de fleurs jamais exploitées jusqu’alors, comme le muguet ou le lilas… Quant au fractionnement, qui élimine les éléments nocifs de certaines matières, il permet d’obtenir de nouvelles qualités. Comme l’explique Michel Girard, parfumeur-créateur chez Givaudan, « l’essence de noix de muscade rectifiée, moins performante que les qualités auxquelles nous étions habitués, mais beaucoup plus fraîche et moins “kérosène”, devrait nous permettre de créer de nouvelles fraîcheurs épicées assez innovantes ».
Le fractionnement des huiles essentielles n’est pas récent, mais un réel savoir-faire est apparu et certaines de ces huiles essentielles, notamment le bois de cèdre-fraction et le patchouli-fraction sont maintenant adoptés par les parfumeurs et présents dans de nombreuses créations (le cèdre-fraction se trouve dans Elixir Azzaro, Pucci Vivara Variazioni, Secret Obsession, Amber Prada, Light Blue D&G…). Floral Concept propose ainsi un cœur de ciste, une fraction de la concrète de ciste possédant les notes les plus odorantes et intéressantes, mais débarrassée de ses lourdeurs.

- Pour Michel Girard, Parfumeur (Givaudan) les obstacles permettent de faire évoluer une profession très conservatrice
Innover dans les process
Côté extraction par expression, pour les hespéridés, l’ennemi reste clairement les bergaptènes, allergènes. Mais grâce à des techniques de distillation moléculaire très sophistiquées, Givaudan va pouvoir utiliser des qualités de bergamote avec des tonalités innovantes, « laissant apparaître des facettes très soufrées et très vertes,
et si nous perdons peut-être ce côté “thé à la bergamote-oranger” de l’essence originale, nous gagnons en vibration et en verticalité dans la fraîcheur », constate Michel Girard. Il cite également la mandarine par distillation moléculaire, passionnante mais plus onéreuse, utilisée dans 1 Million de Paco Rabanne. Face à la classique extraction par solvants volatils, toute l’industrie cherche des alternatives plus naturelles et moins agressives pour la nature. Elle multiplie les expérimentations, ici et là, soit sur de nouvelles matières premières, soit sur le traitement de matières premières connues. Comme l’a fait Givaudan pour l’absolue fève Tonka dans son programme Vénézuela, « en torréfiant les fèves avant extraction pour obtenir un profil olfactif plus gourmand, riche en facettes chocolat, café, caramel, avec une note beaucoup plus addictive ». Ou encore, dans le programme Laos, avec le benjoin, « dont le taux de vanilline est quinze fois plus concentré ce qui donne aux parfumeurs une vanilline très naturelle enrichie des aspects crémeux du benjoin, comme on peut le constater dans le Tom Ford Black Orchid, le Polo Double Black ou le Ralph Lauren Love ». Du côté des nouvelles matières premières naturelles, Givaudan continue son programme GIN (Givaudan Innovative Naturals), en partenariat avec des producteurs locaux, pour créer ou soutenir des filières. Ce qui permet aux parfumeurs de travailler « soit des matières premières connues, mais de sources géographiques différentes et apportant des facettes inconnues (comme l’absolue de cires d’abeilles du Laos, très miel et très floral-genêt) ; soit des matières dont les qualités devenaient moindres et que nous protégeons (comme l’ylang ylang ou l’amyris) ; soit enfin des matières premières que les filières nouvelles ont permis de découvrir, comme le gingembre pourpre, une note puissante et innovante très loin du gingembre traditionnel, car très yuzu, boisé vétiver ». Ce gingembre pourpre a été utilisé pour la première fois en vedette dans une formule créée par trois parfumeurs du groupe Givaudan (Nathalie Gracia-Cetto, Antoine Maisondieu et Sonia Constant), celle du masculin Burberry Sport. Pour l’instant les parfumeurs-créateurs profitent de nuances nouvelles, « mais il faut laisser du temps au temps pour que nous puissions réellement innover, surtout en période de crise », reconnaît Michel Girard, qui voit dans les interdictions d’ingrédients un moyen détourné de faire progresser une profession extrêmement conservatrice. « Combien de nouvelles familles olfactives ont-elles été créées ces 25
dernières années ? Une seule, la famille gourmande, avec Angel de Mugler. Cela ne signifie pas pour autant que la création est pauvre. Mais seulement que nous croyons plus à l’évolution qu’à la révolution ».
Protéger l’existant et préparer demain
Chez Givaudan, les programmes de sourcing éthique sont une priorité du groupe, avec une anticipation réelle, comme l’explique Rémi Pulvérail, en charge du Naturel : « Le styrax du Honduras, d’une qualité originale, est en danger actuellement et nous allons donc nous intéresser à cette filière avec une ONG, pour trouver une solution et envisager un programme. Notre réflexion porte aussi sur les bergamotes et les furocoumarines, photosensibles, qui les constituent. Si on les enlève, on dénature la bergamote. C’est donc typiquement une matière qui risque d’être remplacée. Et celle utilisée actuellement s’éloigne de plus en plus de la réalité ». Chez IFF, la politique est de préserver les matières premières existantes, d’en faire ressortir certaines facettes pour enrichir la palette (comme le cœur de patchouli, développé spécifiquement pour un parfumeur), et d’en garantir les stocks même lorsqu’elles ne sont plus à la mode. IFF exploite les Nature Inspired Fragrance Technologies de la célèbre serre du New Jersey pour apporter de nouvelles idées aux parfumeurs, et aussi pour préparer l’avenir. L’engagement durable est une réalité, et les partenariats avec les producteurs se nouent pour dix ans, durée de vie moyenne d’une plantation. « Nous avons été très pionniers avec l’iris, en aidant des producteurs qui s’en sortaient difficilement, quitte à payer l’iris plus cher à une période où il n’était pas très demandé. Dix ans plus tard, c’est le grand boum sur l’iris, et nous éprouvons une grande satisfaction de voir que le pari sur le long terme a payé, en terme de qualité », explique Judith Gross, récemment nommée Responsable Marketing et Stratégie des Naturels chez IFF, en tandem avec Bernard Toulemonde (LMR).
D es richesses à découvrir
Pour beaucoup d’autres parfumeurs, la palette est telle qu’elle est, et il faut passer à autre chose. Mais cela n’empêche pas quelques états d’âme. « Ce que je regrette le plus amèrement, ce sont les matières premières qu’on ne veut plus utiliser ou qu’on s’interdit d’utiliser pour des raisons mal comprises, comme la civette, le castoreum ou l’ambre gris, sans pour autant qu’il y ait eu une décision officielle. Tous les grands groupes les ont interdits, c’est regrettable qu’ils n’osent pas affronter les lobbies économiques. Le seul réellement non autorisé, c’est le musc Tonkin, qui vient du Tibet, car le chevrotin porte-musc est en voie de disparition. Cela peut se concevoir même si 95% de la production partait pour la pharmacopée, et le peu restant pour la parfumerie ! Rien ne remplacera ces notes animales, ou encore la mousse de chêne indispensable aux chypres », explique Dominique Ropion, parfumeur-créateur chez IFF, qui reconnaît cependant « avoir de quoi faire, malgré les contraintes ». Il se régale avec le cœur de patchouli, le patchoulol, dont « on arrive aujourd’hui à concentrer l’extrait jusqu’à 60% et à échapper aux notes terpéniques et camphrées du patchouli classique ». Il se délecte aussi avec le rhodinol, un cœur de géranium fait de géraniol et de citronnellol. Dans Le Géranium pour Monsieur, que Dominique Ropion a créé pour Frédéric Malle, il y a du rhodinol de géranium de Chine, « ni mentholé, ni camphré comme le géranium, mais un peu plus rosé, s’apparentant plus au cœur de rose et de muguet ». L’année 2009 a apporté à Dominique Ropion une belle surprise, une nouvelle matière première synthétique pleine de nuances intéressantes, qui ne pourra être utilisée que dans deux ans. Et comme il l’explique très bien, avant d’être utilisée en grosse quantité dans New West d’Aramis puis Escape de Calvin Klein, la calone existait depuis longtemps à l’état de traces dans des parfums : « l’intérêt de la calone a été soudainement mis en lumière ». Idem pour le veltol, une note caramel utilisée dans Angel mais jamais auparavant, car « personne n’avait trouvé le bon accord. C’est donc plus une question d’opportunité et d’accord, que d’audace », analyse-t-il.
Des matières qui marquent leur temps
Côté technique, Dominique Ropion apprécie la possibilité offerte par le CO2 et par la distillation moléculaire de se concentrer sur certains éléments d’une note, avec plus de précision pour en sublimer l’intérêt olfactif grâce à la première technique, ou pour en annuler les effets pervers grâce à la seconde. « Et nous avons alors des matières plus pures, et des facettes nouvelles à explorer », conclue-t-il. Christine Nagel et Benoist Lapouza, tous deux parfumeurs chez Fragrance Resources, se félicitent également de l’extraction au CO2, particulièrement pour la baie rose dont ils apprécient la richesse olfactive. Et s’ils devaient citer deux matières premières irremplaçables, ce serait le musc Ambrette, avec ses facettes animalisées et chaudes, et la verveine, avec ses facettes fraîches et cinglantes. « Nous devons tout faire pour conserver une palette de matières premières riche et qualitative », assènent-ils en chœur.
Même son de cloche de la part de Bernard Ellena, parfumeur-créateur chez Symrise, tout aussi fasciné par le caractère innovant des traitements au CO2 de certaines matières premières, notamment la baie rose et le gingembre, que Bernard Ellena utilise très souvent pour ses eaux de toilette féminines et masculines, car « elles apportent puissance, fraîcheur et naturalité aux parfums ». Pour lui, il y a eu peu de nouvelles matières premières naturelles ces vingt dernières années, « sauf l’essence de magnolia de Monique Rémy, une vraie révolution grâce, entre autres, à Maurice Roucel et son Tocade de Rochas ». Et côté synthétique, «c’est la calone qui représente l’innovation majeure de ces deux dernières décennies, mais aussi l’AllylAmyl Glycolate qui a remplacé le Galbanum dans les notes vertes fusantes ». Son plus grand regret de matières interdites ? « Le Lyral et bientôt le Lilial, irremplaçables pour l’instant, deux matières un peu méprisées car utilisées au départ dans les détergents et savons. Mais que serait Le Mâle de Jean-Paul Gaultier sans Lilial, ou Laura de Biagiotti et Diva d’Ungaro sans Lyral ? En fait, toutes les matières sont irremplaçables. Quand un client nous demande de remplacer le Lyral, la Galaxolide ou le Musc Cétone d’une formule existante, c’est un exercice de style très complexe et il faut qu’il accepte forcément une dérive olfactive. En revanche, il n’y a pas de problème pour les futures créations, et personnellement, je pense que la contrainte favorise la création. C’est au parfumeur-créateur de s’adapter. En fait sans patchouli, sans hédione, sansIso-E-Super,sans Galaxolide et d’autres encore, la parfumerie me paraîtrait un peu plus compliquée, mais comme disait le poète, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant », conclue Bernard Ellena avec philosophie et réalisme.

Que serait Tocade de Rochas, sans l'essence de magnolia voulue par Maurice Roucel ou Le Mâle de JP Gaultier sans le lilial choisi par Francis Kurkdjian ?
Sabine Chabbert
Beyond Beauty MAG #28
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