Publié dans le BBMAG #28.
Matières premières interdites, supprimées, en voie d’extinction ou à consommer avec modération… Peut-on encore innover dans l’univers de la parfumerie fine et ouvrir de nouvelles pistes pour demain, via la nature ou la synthèse ? Réponse positive, pour qui veut bien l’entendre.
Depuis des décennies, on parle de la palette du parfumeur à demi-mot, en susurrant des prédictions terribles sur la date prévue de son anéantissement, en la comparant à une peau de chagrin. Certes, la nature et les réglementations ont fait des coupes sombres dans le panorama habituel. Bien sûr, la crise a mis en berne les budgets d’enregistrement – élevés – d’éventuelles matières vedettes de demain. Mais le développement durable, accompagné de son prosélytisme échevelé, arrive à point nommé pour rallier la croisade du bon sens. Et l’on peut aussi rester philosophe, et penser, souvent avec raison, que ce ne sont pas les matières premières qui manquent. Comme le prouvent les 800 nouveaux parfums lancés en 2009 dans le monde entier.
Etat des lieux
Alors oui, c’est vrai, il s’en passe, des choses, dans la Parfumerie. « On nous annonce la fin de l’utilisation de certaines matières premières naturelles, pour des raisons de prix, de législation, de mode, mais nous avons pas mal de ressources finalement pour faire face. Ces contraintes nous ont permis de rebondir sur de nouvelles opportunités, via la technologie, et c’est un challenge formidable qui donne un nouvel essor à ce métier », résume Christine Gladieux, Directrice Adjointe Matières Premières du groupe Robertet (Charabot-Robertet), devenu l’une des plus importantes plateformes de Naturels dans le monde, fournisseur important des sociétés de compositions et de plus en plus, des marques. « Si on utilise moins de naturel, si les parfumeurs préfèrent parfois la synthèse, les marques des grands groupes travaillent beaucoup plus à formule ouverte, et nous constatons un retour vers le naturel », ajoute Christine Gladieux, qui relève également une formidable appétence pour la belle matière « chez les parfumeurs de la génération light », peu familiers avec ce niveau de qualité et ravis d’en user et abuser désormais. Le retour des chypres n’est donc pas un hasard. C’est l’envie du beau, du bon, du vrai, qui revient en force. Avec une remise en cause des process, des façons de travailler, et un souci d’épure, de légèreté, de subtilité, qu’apportent par exemple les “cœurs de produits”, ces fractions, ou assemblages de fractions, d’une matière première.
Une qualité en constante progression

Plus de 3000 matières naturelles et de synthèse sont côte à côte sur les étagères des sociétés de compositions.
Plus que la passion des professionnels, donc, ce serait plutôt la curiosité qui s’étiolerait, spécialement chez un consommateur habitué depuis quelques années aux redites d’une parfumerie commanditée et édictée par les grands groupes, et qui n’ose pas s’aventurer dans les traverses récemment tracées, de peur d’avoir la tête tournée par ces nouvelles émotions olfactives. Un éblouissement est si vite arrivé… Et pourtant, rassurons-nous tout de suite, la créativité est bel et bien présente d’un bout à l’autre de la filière parfum, en synthèse et en naturel. « Aujourd’hui, les
parfumeurs savent de nouveau très bien formuler avec du naturel et tout aussi bien utiliser les belles matières. Avec une belle créativité, qui leur permet de faire de l’abstraction avec du naturel », se réjouit Christine Gladieux, qui n’hésite pas à citer Christine Nagel, parfumeur-créateur chez Fragrance Resources, « qui a une façon très féminine de travailler ses jus : le naturel, chez elle, et notamment la rose, est tout de suite sublimé. » Ou Maurice Roucel « qui a su relancer le jasmin sambac avec talent, comme Sophia Grosmann a su réinterpréter la rose avec modernité, donnant envie à la jeune génération de les utiliser dans leurs créations. Le naturel, c’est l’âme du parfum et c’est cela qui ressort. » Il est vrai que l’évolution se fait aussi sur le “parler du parfum”, avec cette façon formidable qu’ont les parfumeurs de venir désormais expliquer la petite histoire de leurs grandes matières, non plus de façon angélique ou marketing comme ce fut le cas à une période encore récente, mais dans un esprit très artistique, mêlant le réalisme des process à l’effet créatif visé. « Le travail sur le parfum est immatériel, à l’opposé du travail d’un designer de mode », expliquait ainsi Olivier Polge lors du lancement de Balenciaga Paris, qu’il a signé en symbiose avec Nicolas Ghesquière à partir des archives de la marque. « La violette a été travaillée de manière “verte”, fleurs et feuilles, sur un accord chypre, avec des essences de bois redistillées, pour rendre les couleurs un peu plus vives. Ainsi la violette prend un aspect un peu cuiré, un peu patiné, comme une violette
chyprée ».
Quant à la qualité moyenne des parfums, « elle est en progression, d’année en année, malgré la banalisation et le nombre de produits lancés. Mais la capacité de différenciation existe de moins en moins, faute de budgets consacrés aux belles matières premières. C’est dommage, car c’est la disparition annoncée des belles signatures. Si on doit réagir, c’est maintenant », analyse Xavier Brochet, Directeur Innovations Produits Naturels de Firmenich.
Innover par nécessité
Chez Firmenich, Givaudan, IFF, Robertet, Symrise, Takasago et les autres, tout le monde réfléchit à la palette de demain et aux enjeux du futur pour la profession, que ce soit dans la préservation de la tradition ou l’avenir du métier. En 22 ans de métier, Xavier Brochet a vu « disparaître, réapparaître et apparaître des matières premières, et beaucoup de produits, qui nous semblent nouveaux, existent depuis fort longtemps dans d’autres régions du monde. C’est aussi cela notre métier, faire du transfert de matières premières ». Mais c’est aussi développer l’axe historique de croissance, c’est-à-dire l’extraction au CO2 supercritique (liquide et gazeux) dont la gamme s’élargit d’année en année. « Nous avons appris à travailler cette technique sur les concrètes florales, puis d’autres techniques permettant d’aborder d’autres matières », explique Xavier Brochet qui reste discret sur une 4ème génération en préparation, qui va venir élargir le champ des possibles de cette technique ultra-propre, puisqu’il n’y a pas de solvants résiduels, le CO2 naturel étant recyclé plusieurs fois puis relâché dans la nature, tel qu’il avait été capté.
Marier nature et synthèse

Antoine Lie (Givaudan) : Deux parfumeurs-créateurs adeptes d'une "nouvelle formulation" basée sur la qualité des matières.
Un travail récent de Firmenich sur les alternatives aux mousses naturelles, rendues nécessaires par les normes de l’IFRA, a permis de revenir aux mousses d’antan, en reconstituant des mousses sans mousse. Avec l’aide de la synthèse et du naturel, Firmenich a lancé Fireco Mousse de Chênes et Fireco Mousse d’Arbres, aussitôt proposés aux parfumeurs. « C’est pour nous une étape importante et un enjeu pour demain, et pas seulement pour la parfumerie fine, car cette matière est très utilisée en parfumerie fonctionnelle », précise Xavier Brochet. Autre axe de développement, celui de la bio-prospection, ou évaluation de produits, tout autour du monde et venant d’autres univers : « C’est la partie la plus porteuse de rêves, mais aussi la plus chronophage, avoue Xavier Brochet, car il faut mettre en culture, analyser, tester, attendre, respecter les saisons et la nature ». Firmenich l’a ainsi expérimenté récemment avec deux ingrédients venus d’Asie, l’un extrait d’une racine pour être une nouvelle vanille, et l’autre extrait de petits fruits secs pour être distillé et devenir un substitut de tagette (odeur de liqueur fruitée) sans les inconvénients de la tagette, allergène. Cela a nécessité quatre années de développement, mais les parfumeurs peuvent commencer à les intégrer dans leurs compositions. « D’ici un an, l’un de ces ingrédients figurera dans un succès du marché ! » De la même façon, Firmenich, comme toutes les sociétés de composition, travaille sur une synthèse abordable de patchouli, pour pallier les aléas de culture du patchouli. Du côté de chez IFF, une nouvelle plateforme de Naturels s’est constituée, composée de quatre sites : Grasse et la Lozère (LMR), Barcelone (Benicarlo) et Isparta en Turquie pour la rose (en partenariat avec Ercetin). Placée sous la responsabilité du patron de la R&D d’IFF dans le New Jersey, cette plateforme bénéficie de toute la recherche des laboratoires de synthèse du groupe et de l’apport des biotechnologies, facilitant ainsi l’émergence de nouveaux projets.
Formuler économique
Parce que le naturel est un peu plus cher que la synthèse, c’est lui qui se trouve dans l’œil du cyclone, surtout en période de crise économique. Avec une pression qui pousse à utiliser de plus en plus chichement le naturel dans la parfumerie. Alors, puisqu’on parle d’argent, parlons vraiment chiffres. « Un parfum, en moyenne, c’est 90% de synthèse et 10% de naturel en poids, mais 85% de synthèse et 15% de naturel en valeur. La pression pousse à avoir les mêmes ratios 90/10, en poids et en valeur. Conclusion : le naturel sera de moindre qualité. Je préfère du 95/5, mais avec du naturel d’une extrême qualité, et c’est ce que nous faisons chez Firmenich », explique Xavier Brochet. Réapprendre à formuler différemment, avec une concentration à 3 ou 4% mais d’une qualité très élevée, c’est aussi l’approche de Michel Almairac, parfumeur-créateur chez Robertet, « qui ne garde que l’essentiel et ce qui est vraiment marquant, en enlevant tout le superflu, pour laisser le peu de naturel sortir du lot », confie Christine Gladieux. De la même manière, Antoine Lie, parfumeur-créateur chez Givaudan et amoureux des belles matières, travaille depuis des années sur une nouvelle formulation, basée sur le principe de la « concentrated quality », que ce soit en synthèse ou en naturel. Ou comment utiliser en trace de sublimes matières, à plus petite concentration, pour un rendu équivalent. Il y travaille, et espère arriver à convaincre plus largement, peut-être avec des tests.
Sabine Chabbert – Beyond Beauty MAG #28
(la suite (Part 2) la semaine prochaine …)
Découvrez aussi les articles : Réviser ses matières, Stéphane Piquart, le chevalier blanc du naturel et L’Inde et la Chine, nouveaux acteurs du marché de la synthèse

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